Déversements d'eau polluée dans la Senne et le canal

Dans un futur assez proche, la Senne, l’unique rivière de Bruxelles, va être de nouveau mise à découvert dans le Parc Maximilien. Avec l’extension du parc, cela contribuera à la création d’un espace où habitants et passants pourront se sentir plus proches de la nature et de l’eau. Il s’agit aussi d’un geste symbolique pour corriger les erreurs du passé lorsque la Senne était utilisée comme égout à ciel ouvert et avait dû être couverte. Mais la rivière est-elle prête à revoir la lumière du jour en plein centre-ville ? Est-elle désormais exempte de déversements d’eau polluée ? La réponse est non. En fait, la rivière continue de recevoir de l’eau polluée via les trop-pleins des égouts pendant toute l’année.

Nombre de déversements dans le canal à Sainctelette en 2020: 21 jours

Nombre de déversements dans la Senne à Sainctelette en 2020: 79 jours

Sainctelette: déversements en septembre

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Maelbeek: déversements en septembre

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Vidéos des déversements d'eau polluée à Sainctelette

Tous les systèmes d’égouts sont dotés de trop-pleins d’urgence en cas de très forte pluie. Pour éviter des inondations, l’excédent d’eau se déverse dans un canal, une rivière ou un bassin d’orage. Selon le standard actuel flamand, un trop-plein ne peut fonctionner que 7 jours par an maximum, en cas de pluie exceptionnellement forte.

À Bruxelles, on compte 81 trop-pleins mais seulement trois d’entre eux sont responsables de 75% du volume d’eau polluée déversée dans la Senne et le canal: le Sainctelette (Paruck), le Molenbeek et le Maelbeek. Jetons un coup d’œil à celui de Sainctelette. Lorsqu’il pleut, l’eau de pluie est dirigée vers les canalisations et le niveau d’eau monte donc dans le collecteur d’égout. Quand il atteint un certain point, le surplus d’eau se déverse dans la Senne via le trop-plein et une sorte de siphon qui passe sous le canal. Ce siphon est en fait la canalisation d’origine qui reliait les égouts directement à la Senne avant la construction des deux stations d’épuration a Bruxelles en 2000 et 2007. Si le niveau d’eau continue d’augmenter dans le collecteur malgré ce premier point de déversement, le niveau du second trop-plein est atteint et l’eau polluée se déverse dans le canal. Et, puisqu’il n’y a pas de système de rétention, les déchets et les rats finissent aussi dans le canal.

A QUOI RESSEMBLE UN TROP-PLEIN?

À quelle fréquence ces déversements ont-ils lieu à Bruxelles ? Si l’on se penche sur le trop-plein de Sainctelette, on compte 79 déversements vers la Senne et 21 vers le canal en 2020. Ces chiffres sont obtenus en comptant le nombre de jours durant lesquels le trop-plein est activé et quand il s’agit d’un volume significatif. Il se peut donc qu’un trop-plein soit activé plusieurs fois dans une journée mais on ne compte tout de même qu’un seul évènement. En 2020, il y a eu en moyenne 7 jours de déversement par mois vers la Senne alors que le plafond autorisé, utilisé pour la construction de nouveaux égouts, est de 7 jours par an. La rivière et le canal reçoivent donc de l’eau polluée durant toute l’année. Notons aussi que le volume d’eau déversé dans la Senne est 10 fois plus élevé que celui déversé dans le canal. Il arrive parfois qu’un déversement s’étale sur plusieurs heures. Par exemple, de l’eau polluée a été déversée dans la Senne en continu pendant 12h les 10 et 13 mars 2020 via le trop-plein de Sainctelette (voir graphique ci-dessous). Le graphique montre aussi que le débit du trop-plein devient négatif par deux fois, ce qui signifie que l’eau de la Senne entre en sens inverse dans la canalisation créant une sorte de court-circuit. Un clapet anti-retour est donc nécessaire à cet endroit. Cette pollution nuit à l’écosystème car elle cause, entre autres choses, une baisse d’oxygène néfaste pour la faune et la flore. Les déchets plastiques finissent dans la rivière ou le canal et se retrouvent finalement dans la mer. De plus, elle peut être source de problèmes sanitaires pour les habitants également.

Ces dernières années, les médias ont parlé de plus en plus de l’amélioration de la qualité de l’eau de la Senne. La population de poissons a augmenté, les phoques s’aventurent plus loin dans l’Escaut etc. C’est la construction de deux stations d’épuration en 2000 et 2007 qui est à l’origine de cette amélioration. Auparavant, l’eau des égouts se déversait directement dans la Senne ! Peut-on vraiment se targuer de l’amélioration de la qualité de l’eau de cette rivière ? La construction de ces stations était une étape importante bien sûr mais il s’agissait d’une action logique et nécessaire pour la ville, d’ailleurs entreprise très tardivement et sous la pression de l’Union européenne. Aujourd’hui, 98% de la ville est reliée à ces stations mais cela ne signifie pas que 98% de l’eau est épurée, loin s’en faut. Ensemble, ces stations épurent 125 million de mètres cubes d’eau par an, mais au moins 10 million de mètres cubes d’eau polluée ne trouvent pas leur chemin jusqu’à elles et sont rejetés directement dans la Senne et le canal via les trop-pleins. Ce n’est pas tout, 5% de l’eau polluée qui arrive à ces stations passe par le traitement d’urgence quand il pleut et n’est que sommairement purifiée (rétention des déchets et filtration sommaire). 

Il est temps d’agir. Si Bruxelles souhaite vraiment introduire plus de nature en ville, il est temps de respecter la nature déjà présente. La directive-cadre européenne sur l’eau de 2000 impose à tous les États membres d’atteindre des bons niveaux de qualité de l’eau pour leurs cours d’eau d’ici 2027. Pour Bruxelles, il s’agit du canal, de la Senne et de la Woluwe. Aujourd’hui, la qualité de l’eau du canal et de la Senne est mauvaise et nous sommes très loin d’un bon statut chimique et écologique. Pourra-t-on jamais atteindre ce status si nous continuons à y déverser de l’eau polluée à cette fréquence ? Bruxelles projette-t-elle de demander en 2027 un nouveau report de la date butoire ?

Certaines villes disposent d’un système d’égouttage séparé, c’est-à-dire une canalisation pour les eaux usées et une pour l’eau de pluie. Les eaux usées sont évacuées vers une station d’épuration mais pas l’eau de pluie. Grâce à ce système, le problème des égouts surcharges et des décharges d’eau polluée dans les rivières est évité. À Bruxelles, le système d’égouttage est unitaire, les eaux usées et l’eau de pluie se retrouvent dans les mêmes tuyaux et tout part vers les stations d’épuration. En outre, certains ruisseaux tels que le Molenbeek et le Maelbeek disparaissent subitement sous terre et sont déviés vers les égouts. Il n’y a aucune nécessité d’épurer l’eau relativement propre des ruisseaux et l’eau de pluie. C’est pourtant ce qu’il se passe puisque ces eaux sont mélangées aux eaux usées dans les canalisations. Ceci entraîne une diminution de l’efficacité des stations d’épurations qui fonctionnent mieux avec un flux constant d’eau polluée concentrée. Étant donné qu’il est impossible d’ouvrir toutes les rues pour installer une canalisation pour l’eau de pluie, la solution à Bruxelles est d’éviter que l’eau de pluie arrive dans l’égout. Les autorités doivent réaménager les places, les rues et les parcs pour que l’eau de pluie s’infiltre dans le sol, soit stockée pour être utilisée, et ne s’écoule plus vers l’égout ou du moins de manière retardée.  D’un autre côté, il faut mettre en place des subsides pour encourager les gens à installer des citernes pour récupérer l’eau de leur toit ou à créer des toitures vertes quand c’est possible. Un investissement important est nécessaire ainsi qu’un changement de mentalité et une reconnaissance de la gravité de la situation actuelle.

Actuellement, la ville projette d’optimiser l’utilisation du bassin existant à Belliard pour réduire les déversements du Maelbeek car il est uniquement utilisé pour la prévention d’inondation pour le moment. Cependant, cela risque d’avoir un impact assez limité car le volume du bassin est peu important (17.000 m3). Le trop-plein du Maelbeek a été légèrement modifié, ce qui a permis une diminution du nombre de déversements. Pour la vallée du Molenbeek, il existe des plans pour la construction d’un nouveau bassin d’orage car il y a aussi un réel risque d’inondation mais ces plans sont en suspens car il n’y a plus de volonté politique de construire des bassins d’orage. Le budget qui était prévu à cet effet n’est actuellement pas utilisé pour des solutions alternatives. À Sainctelette, seulement une petite intervention est prévue. Il s’agit de petites modifications peu onéreuses de l’infrastructure existante. Elles ont certes des effets positifs mais ne suffisent pas à résoudre le problème de manière sérieuse et durable pour satisfaire aux objectifs de la directive-cadre européenne d’ici 2027. Une ambition réelle d’atteindre ces objectifs est d’ailleurs encore absente.

Si on éliminait totalement les déversements de ces trois trop-pleins, on pourrait réduire la quantité d’eau polluée rejetée dans la Senne et le canal de 75% et améliorer l’efficacité des stations d’épuration car celles-ci recevraient moins d’eau de pluie. Il nous semble que c’est aussi une étape logique et nécessaire pour la ville. Alors, qu’attendons-nous ?