Lettre et Vidéo ouverte au Ministre bruxellois de l'Environnement et du Climat Alain Maron et au Ministre-président de la Région de Bruxelles-Capitale Rudi Vervoort

Découvre la réponse du Ministre Maron et notre réaction dans cet article.

Bruxelles, 2 mars 2022

Sujet : Déversements d’eaux usées dans les cours d’eau bruxellois

Monsieur le Ministre Maron, Monsieur le Ministre-président Vervoort,

Le Plan de Gestion de L’eau 2022-2027 vient d’être envoyé en première lecture au Parlement. Ce plan déterminera la santé des cours d’eau bruxellois dans un avenir proche. Il devrait avoir pour but de définir les lignes directrices qui permettront à Bruxelles d’atteindre les objectifs fixés pour 2027 dans la directive-cadre européenne sur l’eau de 2000, c’est-à-dire un bon état des eaux souterraines et de surface. Il y a exactement un an, nous vous avons envoyé une première lettre ouverte pour déplorer le manque d’ambition. Nous n’avons pas trouvé votre réponse satisfaisante. 21 ans après l’adoption de la directive-cadre et après 12 ans de plans de gestion de l’eau, la situation des cours d’eau bruxellois (Senne et canal) n’est toujours pas bonne et ce ne sera, il semble, toujours pas le cas d’ici 2027.

En 2021, on a comptabilisé 19 jours avec des déversements d’eaux usées dans le canal et 100 jours dans la Senne pour le trop-plein Paruck à Sainctelette. Pour celui de Maelbeek, on a comptabilisé 33 jours avec des déversements dans la Senne, et ce, après les travaux d’optimisation du déversoir en question. Ces deux déversoirs, ainsi que toute une série d’autres déversoirs à Bruxelles, entraînent chaque année le déversement de 10 millions de m3 d’eaux usées directement dans nos cours d’eau, auxquels s’ajoutent 6 millions de m3 d’eaux usées à peine épurées, car les stations d’épuration ne peuvent pas traiter toutes les eaux usées par temps de forte pluie. Le rehaussement de certains seuils de débordement permet de diminuer les déversements directs mais n’augmente-t-il pas le volume d’eaux usées non traitées par la station d’épuration ? En conséquence, nos cours d’eau restent pollués et de nombreuses formes de vie n’ont aucune chance de s’y épanouir. D’où cette lettre-vidéo ouverte.

Les Plans de Gestion de l’Eau 2009-2015 et 2016-2021 ont été approuvés par le Parlement sans prévoir de budget ou personnel supplémentaire pour mettre en œuvre les mesures prescrites, en dehors du budget de fonctionnement normal des différents acteurs. Cela semble peu ambitieux ; une équipe de rameurs ne peut pas non plus atteindre la ligne d’arrivée d’une course sans rames. Le Plan de Gestion de l’Eau 2016-2021 calculait que 5 à 9 milliards d’euros seraient nécessaires pour le programme de mesures maximaliste afin d’atteindre les objectifs de la directive-cadre européenne, et 1,5 à 3 milliards d’euros pour le programme de mesures efficace. Pouvez-vous nous dire quel budget a effectivement été dépensé au cours de cette période et pour quelles mesures ?

Les exemples de villes ambitieuses sur ce plan ne manquent pourtant pas. Paris est en train de mettre la touche finale à sa nouvelle infrastructure pour atteindre l’objectif de zéro débordement d’égout dans la Seine d’ici 2023. Londres construit actuellement son “super” égout sous la ville pour épargner la Tamise d’ici 2024 et Copenhague travaille à son Cloudburst Management Plan pour un coût d’investissement de 1,2 milliard d’euros depuis 2016. Paris et Londres ont opté pour des solutions traditionnelles telles que des égouts, des tunnels et des bassins d’orage. Copenhague a opté pour un mélange de solutions de gestion de l’eau traditionnelles et intégrées. Le plan est composé de 300 projets différents répartis dans toute la ville. Certains donnent une visibilité à l’eau de pluie dans les rues, d’autres visent à créer des espaces publics qualitatifs à double fonction (par temps sec ou pluvieux). Cette approche apportera à la ville une valeur ajoutée socio-économique estimée à 600 millions d’euros au cours des 100 prochaines années. Ce sont là quelques exemples de villes qui ont élaboré des plans concrets, tournés vers l’avenir et avec un budget important, pour faire face au problème environnemental des débordements d’égouts et des inondations.

Les Plans de Gestion de l’Eau de Bruxelles sont très utiles mais ils contiennent plutôt des recommandations générales. Les interventions planifiées actuellement, telles que le rehaussement des seuils des déversoirs d’orage et l’installation d’appareils de mesure pour un monitoring amélioré, une gestion dynamique des bassins d’orage existants, une récupération des déchets flottants, bien qu’importants, sont loin d’être suffisantes pour atteindre les objectifs fixés par la directive-cadre. Aujourd’hui, le discours politique s’oriente vers des mesures de gestion intégrée de l’eau de pluie, ce qui est une bonne chose, mais il n’existe pas non plus de plan concret en vue du respect des objectifs mentionnés ci-dessus. Bruxelles a besoin d’un plan concret avec des objectifs ambitieux, un calendrier précis et un budget spécifique, qui inclue tous les acteurs et tous les niveaux d’autorité pour éviter les débordements d’égouts et les inondations. Le Plan de Gestion de l’Eau peut certainement servir de point de départ mais il faut faire une projection pour les 100 ans à venir afin de tenir compte du changement climatique et de l’intensification des pluies. Comme à Copenhague, cela nécessitera probablement un mélange de solutions de gestion de l’eau traditionnelles et intégrées, telles que le réaménagement de places, de rues et de parcs ainsi que la déconnexion des maisons et des bâtiments du réseau d’égouts pour les eaux de pluie.

Ce plan devra bien sûr être financé mais les dépenses qu’il nécessite aujourd’hui permettront de réduire d’autres dépenses demain. À ce sujet, pourriez-vous nous communiquer :

  • Le coût du vieillissement prématuré et des dommages causés aux canalisations d’égout par les eaux de pluie par rapport à celui des égouts qui ne traitent que le débit stable des eaux usées et qui ne sont jamais remplis à pleine capacité.
  • Le coût des travaux d’entretien, de dragage et d’autres travaux liés à la réparation de l’infrastructure pour les égouts et les cours d’eau à la suite des débordements.
  • Le coût supplémentaire au niveau des stations d’épuration causé par le traitement de grand volume d’eau de pluie et de ruisseaux, et par l’efficacité diminuée des installations (due aux différents degrés de dilution des pollutions et à l’inconstance des volumes à traiter); par temps sec, la moitié des eaux qui entrent dans les stations d’épuration sont des eaux parasites.
  • Le coût financier des dommages causés à la nature, comme la perte de biodiversité due aux débordements des égouts.
  • Le coût financier en termes de perte de qualité de vie, de santé physique et mentale, et de bien-être social et économique des Bruxellois en raison de l’absence de cours d’eau sains.
  • Le coût estimé des inondations pour les 100 prochaines années, en tenant compte des effets du changement climatique, si aucune modification n’était apportée aux infrastructures.

Malgré les efforts réalisés ces dernières années, Bruxelles garde un retard historique important par rapport à d’autres villes européennes, sur le plan de la gestion des eaux usées et des eaux de pluie, et dans sa relation à l’eau. Jusqu’en 2007, la plupart des eaux usées étaient déversées directement dans la Senne sans aucun traitement, et aujourd’hui, de nombreux Bruxellois ne savent même pas qu’une rivière traverse leur ville. Cette année, le Plan de Gestion de l’Eau 2022-2027 sera examiné trois fois par le Parlement. C’est l’occasion idéale de fixer des objectifs concrets, un budget et un calendrier ambitieux pour que Bruxelles se conforme à la directive-cadre européenne sur l’eau (sans report ou affaiblissement des objectifs prédéfinis), et surtout pour que les Bruxellois puissent commencer à rêver à des cours d’eau sains, riches en nature et biodiversité.

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